La deuxième rencontre du projet SocioMA se propose de rouvrir le chantier initié en 1973 par J. Batany, Ph. Contamine, B. Guenée et J. Le Goff sous le titre « Plan pour l’étude historique du vocabulaire social de l’Occident médiéval ». Plus d’un demi-siècle après cet appel, il convient de reconnaître que l’état de l’historiographie en la matière est dans le meilleur des cas dispersé, dans le pire disparate. En posant la question des archétypes sociaux, il ne sera pas toutefois question de se limiter aux seules perspectives lexicographiques, mais bien d’interroger la production des nomenclatures sociales comme un fait social et historique total, indissociable de ses contextes chronologiques, géographiques et documentaires, et ceci à toutes les échelles du jeu social.
Les premières journées d’étude du projet SOCIOMA, qui se sont tenues à Oxford les 11 et 12 décembre 2025, ont permis d’interroger les ressorts de la pensée catégorielle telle qu’appliquée à la société médiévale : quels sont les mécanismes ou procédés intellectuels mobilisés par les acteurs sociaux pour définir, circonscrire et nommer les catégories sociales ? Cette première réflexion collective a permis de mettre en évidence certaines des formes d’un outillage mental mobilisé par les acteurs pour produire des distinctions, des taxinomies ou des hiérarchies : répertoires analogiques, division des arts et des sciences, organisations et répartitions spatiales, catégories morales et théologiques, division des tâches productives, etc. Ces différents outils de la pensée catégorielle sont mobilisés tour à tour ou conjointement pour opérer des distinctions sociales, identifier et nommer des groupes, et finalement esquisser une première sociologie médiévale.
Dans le prolongement des jalons ainsi posés, la deuxième journée d’étude sera consacrée aux archétypes sociaux qui émergent et structurent le paysage sociologique médiéval. Suivant les logiques de « la fabrication pratique » des classifications sociales, les archétypes sociaux peuvent être entendus comme des idéal-types (M. Weber) ou des « points saillants » [Boltanski et Thévenot, 2015], permettant l’appréhension d’un espace social diversifié et polarisé. Dans une perspective de sociologie des interactions, ces « points saillants » sont en effet des positions ou des professions qui sont aisément identifiables car elles ont fait ou font l’objet d’un « travail social de représentation » : leur existence est communément admise du fait d’un discours social qui s’est appliqué à les promouvoir. Dès lors, le processus de catégorisation et de désignation de ces catégories (nomenclatures, taxinomies) fonctionne non pas par distribution mais par « assimilation aux points saillants », à partir de critères variables (âge, sexe, lieu de vie, études et diplômes, rémunération, pratiques culturelles, etc.) et de positions plus ou moins éloignées à ceux-ci dans l’espace social, dessinant les frontières mal définies entre chaque catégorie. En cela, la formation des archétypes sociaux relève d’un double processus d’objectivation sociale, par la promotion d’idéal-types et leur désignation par un vocabulaire dédié qui se diffuse. Ce double processus sera au cœur des préoccupations de ces journées d’étude.
Les sociologues spécialistes des nomenclatures socio-professionnelles ont souligné de longue date l’influence de l’organisation sociale d’Ancien Régime en métiers dans les nomenclatures modernes : « L’organisation en “métiers” est importante car elle façonne une vision du monde social qui constituera toujours un arrière-plan par rapport auquel les découpages suivants se situeront, explicitement ou non », pouvaient ainsi écrire Alain Desrosières et Laurent Thévenot [Desrosières et Thévenot, 2002, p. 9]. Ainsi, avant même la grande compilation élaborée vers 1268 à la demande du prévôt de Paris, Étienne Boileau (Livres des métiers), recensant quelques 100 métiers différents et leur législation [Bourlet, 2015], la nomenclature des métiers de Paris avait pu inspirer, dès 1220-1230, le grammairien Jean de Garlande dans un exercice lexicographique (Dictionnarius) distinguant et nommant 53 métiers distincts [Lachaud, 2006]. Si les législations urbaines eurent un rôle fondamental dans la promotion d’une nomenclature socio-professionnelles dès la période médiévale, elles ne sont pas les seules à avoir été gagnées par cette entreprise de catégorisation qui anima la société chrétienne latine au tournant des XIIe et XIIIe siècles.
Dans leur entreprise pastorale, les clercs furent également des contributeurs décisifs à la « fabrication pratique » des classifications sociales, recourant à une diversité de critères ayant valeur performative : âge, sexe, condition cléricale, profession, etc. Le développement des sermons ad status, par exemple, traduisait l’avènement de cette pensée catégorielle chez les théologiens, adaptée aux logiques peccamineuses et à leurs desseins moraux. Tandis qu’Honorius Augustodunensis distinguait huit « états » d’auditeurs, au milieu du XIIe siècle, le prédicateur Jacques de Vitry, à la fin des années 1220, distinguait dans ses sermones vulgares 31 catégories d’auditeurs, explicitement établies en fonction de leurs « offices » (officia) et de leurs mœurs. Quant au dominicain Humbert de Roman, il entendait s’adresser à « tous les genres d’hommes » en distinguant, dans son De eruditione praedicatorum (v. 1270-1274), une centaine de catégories forgées à partir de « toute la diversité des besognes » (in omni diversitate negotiorum) observables. Ces nombreuses catégories relevaient de l’usage de critères variés, comme le sexe, l’âge, la noblesse, l’état marital, l’état de richesse ou de pauvreté, l’état sanitaire (infirmes, malades), l’état moral (bon, mal) et les états d’âmes (joie, tristesse), les études suivies (disciplines), le niveau de compétences intellectuelles, l’état d’élévation dans la hiérarchie sociale (potentes, magnates, maiores), le cadre de vie (ville, bourg, campagne), les fonctions ou grade dans l’Église, l’appartenance à un ordre religieux ou monastique, ou enfin – mais dans une moindre mesure – la catégorie professionnelle [Bériou, 1998 ; Muessig, 2002 ; Destemberg, 2025].
La pastorale semble avoir eu une importance décisive dans la diffusion de cette pensée catégorielle. Dans les manuels et sommes de confesseurs, elle rejoint les enjeux d’une casuistique juridique et tend à définir des groupes et catégories en fonction d’un profil peccamineux spécifique [Michaud-Quantin, 1962 ; Le Goff, 1964 ; Tentler, 1974]. Son influence, gagne également une littérature morale qui se diffuse au-delà du cercle clérical. Ainsi, dans son jeu d’échecs moralisés (Liber de moribus hominum vel officiis nobilium, v. 1259-1273), le dominicain génois Jacques de Cessoles usait de la métaphore de l’échiquier pour proposer un cadre figuratif à l’ordonnancement catégoriel de la société, consistant à attribuer à un groupe social défini par son « office » une case dans le jeu social [Mehl, 1999 ; Destemberg, 2025]. Traduit en français au milieu du XIVe siècle par Jean de Vignay et Jean Ferron, les pièces populaires de cet échiquier social adoptent la figure des officiers de ville, des métiers de la marchandise ou de la construction, ou encore des maîtres de l’université, se déclinant en 42 archétypes sociaux ordonnés en 8 catégories.
Aux XIVe et XVe siècles, se diffuse une littérature des « états » dont Les Contes de Canterbury de Geoffrey Chaucer sont l’un des plus célèbres représentants, et dans lesquels l’auteur distingue quelques 29 pèlerins aux profils variés [Mann, 1973]. Se déclinant également sous la forme des danses macabres et leur traduction iconographique, elle tend à fixer dans l’espace public une approche catégorielle sous la forme d’une fresque sociale [Batany, 1984], recensant pas moins de 41 profils sociaux dans celle du cimetière parisien des Innocents, ou 36 catégories distinctes dans son adaptation féminine. Ces dernières traduisent l’existence d’une forme de sémiotique sociale, qui trouve assurément l’une de ses expressions les plus abouties dans les premières ordonnances somptuaires qui, à la fin du Moyen Âge, apparaissent comme une tentative saisissante d’objectivation vestimentaire de l’ordre social et de mise en conformité de la représentation sociale avec les « états » [Bulst, 1997].
C’est de cette dynamique et ses différentes manifestations que la deuxième rencontre du projet SocioMA souhaite rendre compte, en se proposant de rouvrir le chantier initié en 1973 par J. Batany, Ph. Contamine, B. Guenée et J. Le Goff sous le titre « Plan pour l’étude historique du vocabulaire social de l’Occident médiéval » [Batany et alii, 1973]. Plus d’un demi-siècle après cet appel, il convient de reconnaître que l’état de l’historiographie en la matière est dans le meilleur des cas dispersé, dans le pire disparate [Ceruti, 1995 ; Judde de Larivière, 2010]. En posant la question des archétypes sociaux, il ne sera pas toutefois question de se limiter aux seules perspectives lexicographiques, mais bien d’interroger la production des nomenclatures sociales comme un fait social et historique total, indissociable de ses contextes chronologiques, géographiques et documentaires, et ceci à toutes les échelles du jeu social. On pourra, par exemple, s’appliquer à reconstituer quelques archétypes sociaux tels que les médiévaux les concevaient, y compris par une approche monographique de certains types – tels « le mendiant », « le marchand », « le maître », etc. – en renouvelant ainsi l’approche qui avait été celle de Jacques Le Goff dans la volume collectif de 1989. Dans cette perspective, les participants seront invités à se saisir d’un ou plusieurs des trois groupes de questions suivantes :
- Quels contextes et supports documentaires voient la promotion de ces types sociaux ? Quels vocabulaires sont mobilisés pour les identifier, tant en latin qu’en langues vernaculaires ? Quelle est la place des taxinomies féminines ?
- Quels sont les critères adoptés pour les définir et quelle fluidité entre ces catégories idéal-typiques ? Existe-t-il une iconographie, voire une sémiotique sociale, qui objectivent ces critères et promeuvent visuellement ces catégories en leur conférant des attributs spécifiques ?
- En quoi ces archétypes participent d’une lecture hiérarchique de l’ordre social ou, au contraire, témoignent d’un idéal d’harmonie ? Participent-ils d’une distribution du monde social alternant inclusion ou exclusion, et définissent-ils de fait un périmètre de la légitimité ou de l’illégitimité sociales ?
L’espace géographique couvert par les interventions sera l’Occident latin, entendu principalement comme les espaces correspondant à la France, l’Italie, la péninsule Ibérique, l’espace germanique et les îles britanniques.
Modalités de soumission
Les communications d’une durée de 30 minutes pourront être présentées en français ou en anglais. Les propositions devront être adressées à aude-marie.certin@uha.fr et antoine.destemberg@univ-artois.fr,
avant le 10 juillet 2026.
Informations utiles
Ces journées d’études se dérouleront les 10 et 11 décembre 2026, sur la Campus Fonderie de l’Université de Haute-Alsace (Mulhouse).
Les frais de déplacement, de logement et de restauration seront pris en charge par l’organisation.
Comité d’organisation
- Aude-Marie Certin (Université de Haute-Alsace / Cresat)
- Joël Chandelier (Université de Lausanne)
- Antoine Destemberg (Université d’Artois / CREHS – Maison française d’Oxford)
- Arnaud Fossier (Université de Bourgogne / LIR3s)
- Carole Mabboux (Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis / MéMo)
- Sandrine Victor (Institut Universitaire Champollion / Framespa)
Source : Calenda
















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